Notre débat du 30 novembre sur zoom a été une grande réussite. Beaucoup d’entre vous y ont participé. Après mon exposé introductif, expliquant pourquoi, ashkenaze, je m’étais lancé dans cette aventure, Daniel Saada, représentant de l’Ambassade d’Israël, a brossé rapidement les raisons de cette journée du 30 novembre puis William Zerbib, journaliste à RCJ, a animé un débat avec Jean-Pierre Allali, né en Tunisie, Salomon Malka, né au Maroc, Didier Nébot, né en Algérie et Albert Soued, né en Egypte.

Après un intermède chanté par Sandra Bessis, née en Tunisie, David Ankri, secrétaire général d’Amussef, a donné la parole à divers intervenants, dont Ariel Carciente, né à Casablanca, qui a parlé du Farhoud, Claire Rubinstein, présidente de la Société d’histoire des juifs de Tunisie, qui a parlé des événements de Bizerte ou Bernard Bismuth qui a marqué son enthousiasme pour notre projet.

Serge Dahan, président de Morial et du B’nai Brith Europe et vice-président d’Amussef a conclu les débats en exposant que l’héritage séfarade dépasse largement le périmètre de l’exil et qu’il convient de le pérenniser en transformant le projet de Mussef en un Institut européen du monde séfarade qui assurerait notamment les missions de sauvegarde et de transmission de la mémoire séfarade et serait au cœur d’un réseau européen capable de  recueillir, analyser, animer et diffuser la documentation quels que soient les supports, physiques ou numériques, sur l’histoire et le parcours des différentes communautés séfarades et leurs contributions aux sociétés traversées par ces riches histoires collectives et individuelles.

Enfin, Béatrice Strouf, de l’Ambassade d’Israël, a commenté brièvement l’exposition créée à l’occasion du 30 novembre. Vous pouvez en savoir plus en cliquant sur les réfugiés oubliés.

Vous trouverez ci-après le texte complet de mon papier dont le Figaro a bien voulu publier une version légèrement réduite dans son édition du 30 novembre. Je reviendrai dans les prochaines semaines sur chacun des ouvrages cités en référence.

Vous êtes un des derniers témoins de cette épreuve subie par les communautés séfarades, méditerranéennes et orientales au milieu du siècle dernier ? Ou ce sont vos parents ou grands-parents ou des amis proches qui vous l’ont racontée ? Vous pensez qu’elle doit être connue du grand public et servir d’exemple ? Aidez-nous à la maintenir vivante en nous envoyant de l’argent ou en nous envoyant votre histoire ou en vous impliquant personnellement !

Pour participer à ce grand projet, à partir de 50 €,  cliquez !

Votre don ne vous coûtera qu’un tiers, voire un quart si vous êtes à l’IFI . N’attendez pas, la fin de l’année est proche !

COMMENT LES JUIFS SEFARADES ONT DÜ QUITTER LES TERRES D’ISLAM[i]

Depuis 2014, le 30 novembre est la « Journée annuelle de commémoration de l’exil des réfugiés juifs du monde arabe »[ii]. Mais, alors que l’on parle régulièrement, aux Nations Unies et ailleurs, du sort des Arabes ayant quitté la Palestine lors de la création de l’Etat d’Israël, on parle moins des Juifs ont vécu naguère dans des pays méditerranéens et orientaux et notamment en Algérie, Irak, Iran, Liban, Libye, Maroc, Syrie, Tunisie, au Yémen…

Ceux-ci étaient pourtant beaucoup plus nombreux mais les premiers n’ont pas été accueillis par leurs frères : ils ont été parqués dans des camps de réfugiés où ils se sont multipliés, alors que les seconds ont été rapidement absorbés dans leurs pays d’accueil.

La migration des Juifs de ces communautés a commencé dans la nuit des temps, souvenons-nous de l’exil de Babylone – mais s’est accélérée au milieu du vingtième siècle lors de la création de l’Etat d’Israël et de la décolonisation. Dans les quelques années qui suivirent, environ 900.000 Juifs ont dû quitter les pays où ils vivaient depuis des siècles, voire des millénaires, bien avant l’Hégire. Beaucoup ont été privés de leurs biens et victimes de violences et de persécutions. Deux tiers d’entre eux se sont réfugiés en Israël, qui les a absorbés rapidement, après un bref passage dans des camps. Le reste a essaimé à travers le monde, notamment en France, Italie, Royaume-Uni, Canada, États-Unis, Argentine ou Brésil.

Mais une journée de commémoration par an ne suffit pas. Il faut un musée ou un institut du monde séfarade et Paris, avec ses 100 millions de touristes annuels (en temps normal !), n’est-elle pas la ville idéale pour montrer cette histoire au monde entier ?  L’histoire de cette destruction de toutes les communautés juives en terres d’Islam, dont beaucoup préexistaient à la conquête musulmane, n’a en effet quasiment pas été racontée, ni écrite, ni analysée sinon dans quelques films comme celui de Michaël Grynszpan [iii] ou des livres parmi lesquels on peut citer Shmuel Trigano et al [iv], Georges Bensoussan [v] ou Lyn Julius [vi] . On peut également  lire de nombreuses monographies nostalgiques comme :

– l’historien Benjamin Stora, né en 1950 à Constantine, qui raconte les trois exils des 140.000 juifs d’Algérie, fiers d’avoir obtenu la nationalité française grâce au décret Crémieux de 1870 – temporairement abrogé par Vichy – dont on fête aujourd’hui le sesquicentenaire, dont certains voyaient d’un bon œil les velléités d’indépendance des Algériens, mais qui ont dû faire vite fait leur valise après l’incendie de la synagogue d’Alger en 1960 et l’assassinat de Raymond Leyris, beau-père d’Enrico Macias à Constantine en 1961, pour rejoindre en masse la Métropole en 1962, comme leurs compatriotes non-juifs devenus ce qu’on appelait « rapatriés » [vii] ;

– la description par Bat Ye’Or (la fille du Nil), née au Caire en 1933, des discriminations dont ont été victimes les quelque 75.000 juifs égyptiens dès les années 30, bien avant la création de l’Etat d’Israël, et leur expulsion sans retour par Nasser en 1956 en étant obligés de laisser tous leurs biens et même de renoncer à leur nationalité et de devenir apatrides [viii] ;  

– la professeur Orit Bashkin qui raconte l’histoire de la communauté juive d’Irak, qui comptait près de 135.000 membres et était très intégrée avant la guerre, a quasi totalement émigré en quelques années, notamment à la suite du Farhoud (pogrom) de 1941 [ix] ;

– Raphaël Devico, descendant d’une lignée de juifs andalous venus à Fès après la chute de Grenade en 1492, habitant aujourd’hui à Casablanca, dévoile la réalité complexe de la communauté juive marocaine qui, avant d’être spoliée et rançonnée pour pouvoir partir, fut, avec ses 265.000 membres, la plus importante du monde arabe et en est encore aujourd’hui la plus importante avec 3.000 membres dont Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc ou André Azoulay, conseiller du roi [x] ;

– ou l’autobiographie du grand journaliste Serge Moati né en 1946 à Tunis, qui fait partie des 105.000 juifs tunisiens exilés au milieu du XXème siècle en étant autorisés à n’emporter qu’un dinar (2 euros !), après avoir subi de nombreuses spoliations et discriminations [xi] ;

– on pourrait aussi parler des communautés juives d’Iran, du Liban, de Lybie, de Syrie, de Turquie ou du Yemen, dont certaines existaient bien avant Jésus-Christ et qui ont toutes quasi complètement disparu aujourd’hui.

Le Musée du monde séfarade (Mussef) a pour objectif de montrer que les Juifs ne sont pas les colonisateurs que certains racontent et de faire exister ce qui n’est plus, en retraçant au centre de Paris l’histoire et la culture de ces communautés juives disparues en quelques années sans faire de bruit. Car il est temps pour le monde d’entendre et de voir leur histoire. La paix en bénéficiera sans doute car on ne bâtit pas de paix durable sans regarder la vérité en face. Longtemps après les accords de paix avec l’Egypte et la Jordanie, des accords viennent d’être conclus entre Israël et les Emirats et Bahrein mais il reste beaucoup à faire pour qu’il en soit de même dans tout le monde arabe et musulman. Et, pourquoi pas, pour permettre à tout un chacun de comprendre que ce qui arrive au XXIème siècle aux Chrétiens d’Orient n’est pas très différent de ce qui est arrivé aux Juifs au milieu du siècle dernier…

Hubert Lévy-Lambert, président des amis du musée du monde séfarade, https://amussef.org/


[i] Une version abrégée de ce papier est parue dans le Figaro du 30 novembre 2020, p 21

[ii] https://embassies.gov.il/paris/NewsAndEvents/Pages/Juifs-du-monde-arabe–les-refugies-oublies.aspx

[iii] Les réfugiés oubliés https://www.youtube.com/watch?v=5JwW1kefTvU

[iv] L’exclusion des juifs des pays arabes, In Press, 2003, 399 p

[v] Juifs en pays arabes, le grand déracinement, Tallandier, 2012, 966 p

[vi] Uprooted, Vallentine Mitchell, 2018, 340 p

[vii] Les trois exils des juifs d’Algérie, Pluriel, 2011, 240 p

[viii] Le dernier Khamsin, Provinciales, 2019, 220 p

[ix] New Babylonians, a history of Jews in modern Iraq, Stanford U Press, 2012, 328 p

[x] Juifs du Maroc, des racines ou des ailes, Biblieurope, 2015, 456 p

[xi] Villa Jasmin, Fayard, 2003, 373 p

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1 Comment

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Edith Shaked · 8 décembre 2020 at 7 h 37 min

Hubert, thank you for your work. But, I am sorry, the title of your article in the Figaro and your imposition of « Juifs séfarades, » « communautés séfarades » et « monde séfarade » is not acceptable and respectful of our true identity. I won’t support a museum of monde sfarade, a misleading title. I was born as a JEWS in French Tunisia and grew up as a JEW. You decided to other me as a sefarad, and it is not up to you or others to decide who I am, and the true identity of the Jews from Arab and Muslim countries. In 2002, I presented a paper on Jewish refugees from Tunisia at the University of Oslo, before anybody started to talk about that, to preserve our history, and not use it as a political mean.

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